30.01.2012

Quand tout est trop compliqué, le mieux est d'en parler !

« Tout cela est bien compliqué » entend-on chaque jour davantage. Qu’est-ce qui n’est pas compliqué, aujourd’hui, d’ailleurs ?

 

L’hyperspécialisation engendrée par une réalité complexe

Nous vivons dans un monde d’ultra-spécialisation, dans lequel chaque domaine - de plus en plus pointu - est pourtant toujours plus étroitement imbriqué dans nombre d’autres, tout aussi spécialisés. La maîtrise des assurances sociales ne peut se passer de celle de la finance pour garantir leur solvabilité à moyen et long terme ; pour ne citer que l’exemple que m’inspirent les liens figurant ci-dessous.

Ce constat, appelons-le « l’interdépendance des spécialités », est valable dans tous les domaines. A titre d’exemple, citons encore la fiscalité qui s’imbrique dans tous les domaines de la vie économique, ou encore le droit, dont la fonction est - ni plus ni moins - de régir la quasi-intégralité des rapports humains dans une société donnée.

Ce constat est confirmé sur le marché du travail qui valorise à outrance l’hyperspécialisation au détriment de connaissances générales et variés. On pourrait y voir l’expression d’une volonté « occulte » tendant à cloisonner les connaissances, à les enfermer dans des mini-sphères de compétences indépendantes les unes des autres, aux fins d’obscurcir une hypothétique vision d’ensemble du monde. J’y vois davantage une contingence malheureuse découlant du développement de notre espèce.

 

Un phénomène humain inévitable… et mal maîtrisé

L’Humanité dans son ensemble est, en effet, mue par un besoin sans cesse renouvelé d’explorer la réalité, de concevoir des outils permettant d’en appréhender les aspects les plus pointus, tout en étant limité par sa capacité d’apprentissage, de compréhension individuelle. La réalité « connue » est aujourd’hui devenue si complexe qu’il est inconcevable pour une seule personne d’en maîtriser plus d’un aspect.

Je ne sais pas vous, mais pour ma part, je suis incapable de saisir les multiples subtilités des articles que j’ai absorbés ce matin ; et ce en dépit d’une (longue et relativement pointue) formation académique : trop d’expressions consacrées, trop de liens invisibles… Voila pourtant la gageure à laquelle nous souhaiterions, à tout le moins inconsciemment, astreindre nos dirigeants : tout savoir et tout résoudre.

Nous aimerions voir un ministre de l’économie se préoccuper des conséquences psychologiques sur la population des dérives de la finance et en tirer des solutions viables. Nous souhaiterions que l’impact d’une réforme de la fiscalité sur le pouvoir d’achat des classes moyennes nous soit expliqué de manière compréhensible ET scientifique. Nous attendons que nos dirigeants nous livrent d’une même voix leurs idées de réformes et nous expliquent pourquoi elles sont « bonnes » pour nous.

Or, en lieu et place de ces explications, nous devons nous contenter d’une cacophonie d’avis divergents, d’un chaos d’arguments « scientifiques » (mais non moins opposés), d’une mosaïque de statistiques plus ou moins orientées. Ces données sont parfois si complexes et utilisées de manière si contradictoire que même pour les plus avisés d’entre nous, il est devenu impossible d’en concevoir une finalité commune ou à tout le moins de comprendre à qui ils s’adressent, quels intérêts ils défendent.

 

Privés de boussole, nous attendons… la lumière

Notre incompréhension, bien compréhensible, se mue alors inévitablement en méfiance, voire en défiance à l’égard de ceux qui nous dirigent, englobés dans une brumeuse et anonyme « classe dirigeante ». En effet, notre bon sens n’est aujourd’hui plus guère suffisant pour appréhender les tenants et aboutissants de telle ou telle problématique, de telle ou telle solution.

Or, lorsque le bon sens ne suffit plus à appréhender les enjeux complexes de la réalité et faute d’explications adéquates, il cède la place à l’irrationalité, dont les expressions les plus dangereuses sont la peur, la colère, la haine.

Face à la difficulté de s’adresser au bon sens de la population s’agissant de problématiques complexes, la politique actuelle, à défaut de parvenir à exposer de manière simple une situation complexe, semble avoir baissé les armes, exposant toujours davantage les citoyens aux discours populistes de quelques franc-tireurs qui s’adressent directement à nos travers irrationnels pour nous convaincre d’en faire nos leaders.

Deux postures s’offrent à nous : attendre un messie providentiel qui parviendra à comprendre les enjeux de notre réalité, à nous les expliciter pour enfin nous livrer des solutions équilibrées et efficaces ou, plus réaliste, ou compter sur la capacité de nos dirigeants actuels de développer une vision commune sur la base d’expertises diverses, puis de nous convaincre de leur faire confiance.

 

Il faudra faire sans Messie et… c’est possible !

Nous avons la chance, en Suisse, d’être gouvernés par des collèges d’élus, ce qui devrait nous faciliter cette seconde posture. Force est de constater que deux indicateurs semblent démontrer que des ajustements sont aujourd’hui nécessaires : le taux d’abstention et la défiance croissante du Peuple à l’égard des recommandations de nos exécutifs.

On pourrait se poser la question de savoir si le moment n’est pas venu de priver le peuple de son droit de se prononcer sur des objets législatifs complexes, lesquels devraient peut-être être décidés seuls par des spécialistes, un peu à l’image de la gouvernance actuelle de l’Italie et de la Grèce par des technocrates.

Cette suggestion me semble toutefois dangereuse et peu ambitieuse. Dangereuse dès lors qu’elle opacifie le pouvoir et peu ambitieuse parce qu’elle favorise le maintien de la population dans la méconnaissance des enjeux qui la concernent, plutôt que de l'élever à un seul de compréhension suffisant.

L’adaptation de notre politique aux nouveaux enjeux de notre réalité passera à mon sens par deux biais. D’une part, il convient de former davantage le citoyen à l’exercice de ses droits populaires, d’accroître sa compréhension des problématiques institutionnelles qui l’enserrent. Il est bien entendu nécessaire que le citoyen fasse également l’effort de s’y intéresser, mais cet effort doit être encouragé par l’enseignement de certaines bases, aujourd’hui largement délaissées.

D’autre part, il est urgent que nos exécutifs communiquent davantage, de concert, sur leurs opinions et la manière dont elles se sont formées. Nous devons savoir sur quelle(s) expertise(s) se fondent les recommandations qu’ils nous adressent. Cette information doit se faire non seulement au moment des votations, dans les fameuses brochures que, malheureusement, trop peu de gens lisent, mais également au quotidien, dans les médias, sur le terrain.

Nos exécutifs devraient avoir davantage les moyens (et l’envie ?) de communiquer avec nous, de nous livrer les obstacles auxquels ils font face dans le processus d’élaboration des propositions qui nous sont soumises. Ils doivent nous prouver, jour après jour, qu’ils sont capables de tirer ensemble le meilleur parti de leurs compétences individuelles spécifiques au moyen d’un « soft skill » malheureusement peu valorisé : la capacité d’admettre qu’individuellement, ils ne peuvent pas avoir raison sur tout et qu'il vaut mieux s'en expliquer que de le nier pour ensuite espérer que le citoyen comprendra.

En échange de cette modeste information, le peuple leur donnera peut-être les moyens de mieux gouverner.

Alors chers leaders, montrez-vous (littéralement) plus réalistes quant à vos limites individuelles et partisannes, mais également plus ambitieux dans votre volonté de les dépasser ensemble.

Je sais : c’est compliqué d’admettre que dans un monde complexe, seul, on n’est rien, même en dépit de nos immenses compétences spécifiques.

Bises à tous !

 

Inspirations :

http://letemps.ch/Page/Uuid/ba6a1a08-4ab3-11e1-a37f-11c07... – « Un corset pour les assurances sociales »

http://letemps.ch/Page/Uuid/f61bd894-4ab2-11e1-a37f-11c07... – « Les réformes doivent s’accélérer »

http://letemps.ch/Page/Uuid/ef1dbe22-4ab2-11e1-a37f-11c07...« Profiter de la finance comportementale dans les produits à levier »

http://letemps.ch/Page/Uuid/ee68a776-4ab2-11e1-a37f-11c07... - « Infographie Test de connaissance sur les produits structurés »

 

27.01.2012

Vinyle, pureté et perfection

Deux "p" pour un titre bien ronflant ! Je vous en prie, ça me fait plaisir ! Non, sérieusement, je m'inquiète de l'amalgame aussi dangereux que croissant entre ces deux "p" pourtant bien différents.

 

Recherche constante de pureté technique

Tout a commencé dans ma voiture en écoutant un animateur de Couleur 3 déplorer la quasi-disparition du disque vinyle au profit du CD. Il s'emouvait au souvenir du crépitement chaleureux de l'aiguille parcourant les sillons, assimilant la disparition de cette impureté sonore à un apauvrissement de l'expérience auditive.

La recherche de la pureté est en effet devenue une véritable obsession dans tous les secteurs des nouvelles technologies. Pureté de l'image, du son, du signal, mais aussi du design ou de "l'expérience utilisateur" sont devenus des arguments de vente imparables. Du reste, cette recherche est probablement l'héritage d'une industrie bien plus ancienne: la joaillerie. Une pierre ou un métal précieux ne sont jamais aussi chers que lorsqu'ils sont purs. La comparaison entre joaillerie et technologie est d'autant plus pertinente qu'on parle souvent de "bijou" pour qualifier un nouveau gadget (de préférence griffé d'une pomme croquée).

 

La grande confusion

Tant et si bien que, par un mimétisme que je ne m'explique pas, la recherche de la pureté s'est insinuée dans tous les domaines de la vie, jusqu'à se confondre avec cette bonne vieille quête (toujours illusoire) de la perfection, soit etymologiquement de la qualité de ce qui est fait jusqu'au bout, totalement (per fecta).

Or, je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, je ne parviens pas à trouver un seul objet, une seule action dont on puisse affirmer sans le moindre contre-exemple qu'il est fait jusqu'au bout, totalement. A l'exception peut-être du simple fait de vivre... jusqu'à la mort (et ce d'où qu'elle vienne).

Par un abus de langage tout marketing, on dit néanmoins d'une image, d'un son ou d'un design qu'ils sont parfaits... jusqu'à ce que la technologie permette d'obtenir des images, un son ou un design encore meilleurs, lesquels deviennent à leur tour "parfaits", alors qu'en réalité, ils ne sont que plus purs que les précédents.

Il ne s'agit pas seulement d'une nuance anecdotique entre deux termes proches, mais en réalité d'un gouffre sémantique abusivement comblé à des fins commerciales et justifié par le besoin de fixer un prix - toujours plus élevé - aux biens qui se prévalent de davantage de pureté aux fins de se draper d'une éphémère et commerciale perfection.

 

Ma perfection est plus pure que la tienne qui doit disparaître !

Tout irait pour le mieux si cet abus de langage demeurait cantonné aux objets inertes, échangeables, sans déteindre sur l'humain.

Tel n'est malheureusement pas le cas, et nous sommes nombreux a fantasmer des lois, des institutions, des modes de vie, des sociétés plus pures, à la lumière d'une certaine idée de perfection, laquelle est abusivement érigée au rang d'objectif (dans tous les sens du terme). Cette quête nous semble justifiée par notre admirable (!) propention à défendre nos valeurs, le cas échéant au détrment de valeurs différentes.

On me dit que c'est le propre de la politique de procéder ainsi, qu'il s'agit d'une force admirable, que cette démarche procède d'une respectable volonté. Je ne suis pas d'accord.


Du danger de défendre la pureté en politique, sous couvert d'une certaine idée de perfection

Sur un plan politique, cela se traduit en effet (trop) souvent ainsi:

La gauche anticapitaliste voit ainsi dans l'égalitarisme cet objectif parfait (ces deux mots assemblés relevant au mieux de l'oxymore). Pour la droite libérale, il s'agit de la liberté ou encore de la responsabilité individuelle. Pour les partis nationalistes, c'est la Patrie qui joue le rôle d'objectif parfait. Pour les écologistes, c'est la Nature. Pour les conservateur, ce sont les valeurs traditionnelles.

Or, la conséquence insidieuse de cette recherche aveugle d'objectifs parfaits, distincts les uns des autres, est la volonté farouche et souvent dogmatique de leurs promoteurs d'épurer la société de tout ce qui ne leur correspond pas. Ainsi, pour la gauche anticapitaliste, il faut débarrasser la société des capitalistes. Pour la droite libérale, il faut supprimer toutes les entraves à la liberté économique. Pour les nationalistes, il faut chasser tout ce qui est étranger à la Patrie. Pour les écologistes, il faut faire fi de ce qui est artificiel. Pour les conservateurs, la nouvauté est source de perpétuelle méfiance.

La recherche de pureté en politique équivaut ainsi souvent à la traque - parfois violente - de l'impureté au motif de tendre vers une conception  toute personnelle de la perfection. A l'inverse, lorsque les institutions parviennent à prévenir la violence, cette traque désormais intellectuelle, conduit à la neutralisation mutuelle des idées, au détriment de la recherche de solutions innovantes.

Et voila comment l'assimilation inconsciente de la perfection à la pureté devient, en matière politique, un risque de totalitarisme dans les Etats les moins privilégiés et d'immobilisme dans notre belle et prospère Suisse.

Politiciens et citoyens se prennent trop souvent pour des joaillers (ou pour des publicitaires d'Apple) au mépris de deux caractéristiques fondamentales de la nature humaine: l'imperfection et l'impureté.

Et à vouloir parfaire et épurer l'humain, on court le risque de le tuer. En effet, on l'a vu, la vie n'est per fecta qu'à son terme...


A défaut de prétendre à la perfection, protégons l'imprefection, assimilons l'impureté !

En conclusion de cette pompeuse tirade, j'invoquerai deux exemples bien connus et au demeurant assez bien assortis: les huitres et le champagne. Ce n'est qu'en assimilant une impureté que l'huitre produit la perle. Le champagne ne se met à pétiller qu'au contact des impuretés qui recouvrent les parois interieures du verre dans lequel il est servi.

Ce n'est pas pour autant que la perle ou le champagne seront parfaits. Ils susciteront néanmoins toujours plus de plaisir à l'issue du processus d'assimilation de l'impureté que s'ils en avaient été préservés. Baudelaire résume ce constat en trois mots: les fleurs du mal.

Cette indigeste dissertation me conduit à nous enjoindre - politiciens comme simples citoyens - à privilégier désormais de toutes nos forces la rencontre des idées à leur opposition pour, peut-être, éviter le sacrifice de notre humanité sur l'autel d'une illusoire pure perfection.

Acceptons sans culpabilité ni complaisance notre impureté, notre imperfection (et celles des autres) comme les attributs nécessaires de nos humanités. Faisons de leur rencontre une source d'enrichissement, plutôt que de tenter de les erradiquer aveuglément.

Faisons vite le deuil de la perfection et de la pureté que nous font miroiter des discours marketing bien rôdés: ce deuil vaut mieux que celui de nos humanités. Profitons de notre situation encore privilégiée en Suisse pour mettre nos ressources au service du dialogue constructif plutôt que de la lutte paralysante ! Et pour ceux qui en possèdent encore: sortez vos vieux vinyles et jouissez de leurs crépitements anarchiques avant qu'ils ne disparaissent !

Bises à tous !

 

 

24.01.2012

Une deuxième question

On débat âprement du droit de vote des étrangers à l'échelon communal.

A défaut de vous faire part de mon avis (je suis pour pour pour ! Oups. ), je tenterai de reformuler les termes de la question.

La différene entre un étranger résidant et payant ses impôts en Suisse et un Suisse de souche réside dans l'enracinement (au sens large) du second à notre territoire, contrairement au premier qui est enraciné ailleurs. Or, je m'avance assez peu en affirmant que naître sur notre territoire relève d'un immense privilège à l'échelle du globe. Nous, Suisses de naissance, fils de suisses, avons - en principe - gagné le gros lot sans rien faire pour le mériter.

Les étrangers, eux, ne prennent pas de majuscule, ont  souvent du payer très cher pour venir (et pas qu'en argent), ont du franchir mille obstacles pour rester, résister aux tentations, aux vexations, aux préjugés pour finalement s'intégrer à notre tissus socio-économique. Et lorsqu'ils résident chez nous depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies, lorsqu'ils y travaillent honnêtement, y payent des impôts, il devient difficile de leur dénier un certain mérite.

Bien entendu, des exceptions existent dans chaque catégorie.

La question de fond est donc selon moi la suivante:

Le privilège du sol justifie-t-il per se les privilèges de voter, d'élir et d'être élu ?

Bises à tous !

 

Inspirations:

http://hehrsam.blog.tdg.ch/archive/2012/01/24/la-constituante-et-le-vote-des-etrangers.html

http://resistanceetouverture.blog.tdg.ch/archive/2012/01/24/une-petite-avancee-en-matiere-des-droits-politiques.html