07.02.2012
Antidote à l'indignation générale: la reconnaissance.
Ce commentaire, développé par la suite, a été posté sur le blog de Grégoire, à la suite d'une longue liste de commentaries, à l'image de nombre d'autres blogs et de leurs commentaires:
http://gregoiresapereaude.blog.tdg.ch/archive/2012/02/07/les-indigne-e-s-en-deuil-maudet-jubile-a-chaud-mais-tombe-so.html
Cause de la mort: l'inexistence
Ce qui s'est produit au campement des indignés est avant tout l'aboutissement d'une tragédie personnelle. A mon point de vue, ce qui a causé la mort de ce jeune homme (à peine plus âgé que moi), au-delà de l'hypothermie et de la consommation excessive de stupéfiants, c'est le manque de reconnaissance.
Un manque de reconnaissance qui nous accable tous à un moment ou un autre de la vie, à des degré divers. Lorsque cette carence se fait trop forte, que les enjeux de notre existence ne sont - littéralement - plus reconnus, celle-ci perd toute valeur. On est vivant, mais on n'existe plus.
Le manque de reconnaissance est dès lors susceptible de pousser un individu vers la violence dirigée - c'est selon - contre soi-même ou contre autrui. La "victime" de ce manque de reconnaissance conçoit son attitude, quelle qu'elle soit, comme un moyen d'exister, le cas échéant dans la mort. Ce jeune homme: personne n'en parlait avant qu'il ne meurt, seul, sous une tente. Aujourd'hui, il existe, sans doute malgré lui, dans les réactions que suscitent son décès.
Je ne vous reconnais pas... et ce faisant, je vous tue un peu
Le manque de reconnaissance, j'en suis convaincu, est ainsi à l'origine de bien des drames, qu'ils soient personnels ou collectifs.
Il s'exprime de bien des manières, ce manque de reconnaissance, parfois triviales et parfois plus graves.
On trouve toujours de bonne raisons de ne pas témoigner à autrui la reconnaissance à laquelle il a droit: il est de gauche, de droite, trop jeune, trop vieux, trop laid, trop pauvre, trop riche, trop "intello", trop "prolo", trop prétentieux, trop timide, trop gentil, trop méchant, trop nationaliste, trop mondialiste... et je pourrais allonger cette liste à l'envie.
Cet article et les commentaires qui le suivent sont la démonstration de cette tendance aussi généralisée que létale. Ils présentent en effet de jolis moments de bravoure et dépeignent - chacun selon un point de vue différent - les différentes facettes d'une seule réalité: la mort d'un jeune homme seul, sous une tente, au parc des Bastions.
Et chaque protagoniste du débat apporte une partie de l'explication de ce tragique évènement: qui le manque de volonté politique, qui l'attitude parfois méprisante des milieux bourgeois, qui l'irresponsabilité et le manque de cohérence de certains protestataires, qui la prise en charge psychologique peut-être inadéquate de la victime, qui le manque de moyens, qui les banques... pour n'en citer que quelques propositions enflammées, voire bélliqueuses.
Si personne n'a tout à fait raison, c'est peut-être que personne n'a tout à fait tort
Tout y est ! La vérité se trouve dans la rencontre de vos analyses ! A l'évidence, pareille tragédie ne peut avoir qu'un complexe de causes diverses.
Mais seulement voilà: personne ne veut reconnaître qu'à sa petite échelle, il porte en lui la responsabilité, fut-elle infime, de ce drame.
Maudet (dont j'admire par ailleurs le courage politique) n'admettra jamais que sa conception du "bon citoyen" (dont il est à l'image) n'est pas à la portée des plus faibles et peut donner à ces dernier le sentiment de ne pas être reconnus.
Les protestataires (dont j'admire par ailleurs la détermination) n'admettront jamais qu'ils n'ont pas su prévenir ce drame, le cas échéant en faisant en sorte que l'un de leurs membres demeure chaque soir de permanence au camp pour s'assurer qu'un démuni tel que la victime ne puisse y périr seul.
Le personnel médical (dont j'admire par ailleurs l'engagement quotidien) ayant pris en charge la victime à Belle-Idée n'admettra jamais qu'il aurait peut-être pu trouver le moyen de convaincre cette dernière d'y demeurer plus longtemps, qu'une autre issue que la mort était possible.
La Police (dont j'admire les éléments ont encore la force de mettre du coeur à l'ouvrage) n'admettre jamais qu'elle aurait du patrouiller plus régulièrement dans le camp pour y prévenir ce type de situation.
Les politiciens (dont j'admire l'énergie) n'admettront jamais qu'ils ont perdu le contact avec les plus démunis, les plus faibles, ceux qui ne leur font plus confiance.
Et moi, j'aurai du mal à admettre que, travaillant à deux pas du camps, j'aurais du m'y intéresser davantage au lieu de me répandre ici aujourd'hui.
Et vous ?
Au lieu de reconnaître ce partage de responsabilité, on cherche des coupables. Encore et encore. Et lorsqu'on n'est pas d'accord sur le coupable en question, on méprise celui qui le désigne, lequel méprise à son tour quelqu'un d'autre. Pour ne pas admettre notre petite part de responsabilité civique dans pareil drame, nous désignons celui qui devra en porter l'exclusive responsabilité pénale ou pire: morale. Et tout le monde désigne quelqu'un d'autre au motif que, lui, détiendrait seul la vérité en s'appuyant doctement sur tel auteur, telle statistique, tel sondage prétendument crédible.
Ne voyez-vous pas que nous sommes TOUS pris dans cette spirale ? Au lieu de construire des solutions, nous nous échinons à les déconstruire.
Relisez-vos commentaires ! Ils sont souvent brillants, emprunts d'une culture que je ne peux qu'envier, fourmillent d'informations intéressantes, reflètent de riches expériences de vie, complémentaires, précieuses.
Tout ça pourquoi ? Pour discréditer l'autre. Pour ne pas reconnaître qu'il est susceptible d'avoir raison, ne serait-ce que partiellement. Ne pas reconnaître qu'il faut être fou pour prétendre posséder une vérité qui appartient par essence à tout le monde.
Lorsque je lis ce sublime gâchis (qui se répète régulièrement, pour tout et rien, ici, sur facebook, dans les parlements, au sein des partis) je me demande si l'apologie de la reconnaissance ne mérite pas que je me laisse crever de froid.
Bises à vous tous !
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30.01.2012
Quand tout est trop compliqué, le mieux est d'en parler !
« Tout cela est bien compliqué » entend-on chaque jour davantage. Qu’est-ce qui n’est pas compliqué, aujourd’hui, d’ailleurs ?
L’hyperspécialisation engendrée par une réalité complexe
Nous vivons dans un monde d’ultra-spécialisation, dans lequel chaque domaine - de plus en plus pointu - est pourtant toujours plus étroitement imbriqué dans nombre d’autres, tout aussi spécialisés. La maîtrise des assurances sociales ne peut se passer de celle de la finance pour garantir leur solvabilité à moyen et long terme ; pour ne citer que l’exemple que m’inspirent les liens figurant ci-dessous.
Ce constat, appelons-le « l’interdépendance des spécialités », est valable dans tous les domaines. A titre d’exemple, citons encore la fiscalité qui s’imbrique dans tous les domaines de la vie économique, ou encore le droit, dont la fonction est - ni plus ni moins - de régir la quasi-intégralité des rapports humains dans une société donnée.
Ce constat est confirmé sur le marché du travail qui valorise à outrance l’hyperspécialisation au détriment de connaissances générales et variés. On pourrait y voir l’expression d’une volonté « occulte » tendant à cloisonner les connaissances, à les enfermer dans des mini-sphères de compétences indépendantes les unes des autres, aux fins d’obscurcir une hypothétique vision d’ensemble du monde. J’y vois davantage une contingence malheureuse découlant du développement de notre espèce.
Un phénomène humain inévitable… et mal maîtrisé
L’Humanité dans son ensemble est, en effet, mue par un besoin sans cesse renouvelé d’explorer la réalité, de concevoir des outils permettant d’en appréhender les aspects les plus pointus, tout en étant limité par sa capacité d’apprentissage, de compréhension individuelle. La réalité « connue » est aujourd’hui devenue si complexe qu’il est inconcevable pour une seule personne d’en maîtriser plus d’un aspect.
Je ne sais pas vous, mais pour ma part, je suis incapable de saisir les multiples subtilités des articles que j’ai absorbés ce matin ; et ce en dépit d’une (longue et relativement pointue) formation académique : trop d’expressions consacrées, trop de liens invisibles… Voila pourtant la gageure à laquelle nous souhaiterions, à tout le moins inconsciemment, astreindre nos dirigeants : tout savoir et tout résoudre.
Nous aimerions voir un ministre de l’économie se préoccuper des conséquences psychologiques sur la population des dérives de la finance et en tirer des solutions viables. Nous souhaiterions que l’impact d’une réforme de la fiscalité sur le pouvoir d’achat des classes moyennes nous soit expliqué de manière compréhensible ET scientifique. Nous attendons que nos dirigeants nous livrent d’une même voix leurs idées de réformes et nous expliquent pourquoi elles sont « bonnes » pour nous.
Or, en lieu et place de ces explications, nous devons nous contenter d’une cacophonie d’avis divergents, d’un chaos d’arguments « scientifiques » (mais non moins opposés), d’une mosaïque de statistiques plus ou moins orientées. Ces données sont parfois si complexes et utilisées de manière si contradictoire que même pour les plus avisés d’entre nous, il est devenu impossible d’en concevoir une finalité commune ou à tout le moins de comprendre à qui ils s’adressent, quels intérêts ils défendent.
Privés de boussole, nous attendons… la lumière
Notre incompréhension, bien compréhensible, se mue alors inévitablement en méfiance, voire en défiance à l’égard de ceux qui nous dirigent, englobés dans une brumeuse et anonyme « classe dirigeante ». En effet, notre bon sens n’est aujourd’hui plus guère suffisant pour appréhender les tenants et aboutissants de telle ou telle problématique, de telle ou telle solution.
Or, lorsque le bon sens ne suffit plus à appréhender les enjeux complexes de la réalité et faute d’explications adéquates, il cède la place à l’irrationalité, dont les expressions les plus dangereuses sont la peur, la colère, la haine.
Face à la difficulté de s’adresser au bon sens de la population s’agissant de problématiques complexes, la politique actuelle, à défaut de parvenir à exposer de manière simple une situation complexe, semble avoir baissé les armes, exposant toujours davantage les citoyens aux discours populistes de quelques franc-tireurs qui s’adressent directement à nos travers irrationnels pour nous convaincre d’en faire nos leaders.
Deux postures s’offrent à nous : attendre un messie providentiel qui parviendra à comprendre les enjeux de notre réalité, à nous les expliciter pour enfin nous livrer des solutions équilibrées et efficaces ou, plus réaliste, ou compter sur la capacité de nos dirigeants actuels de développer une vision commune sur la base d’expertises diverses, puis de nous convaincre de leur faire confiance.
Il faudra faire sans Messie et… c’est possible !
Nous avons la chance, en Suisse, d’être gouvernés par des collèges d’élus, ce qui devrait nous faciliter cette seconde posture. Force est de constater que deux indicateurs semblent démontrer que des ajustements sont aujourd’hui nécessaires : le taux d’abstention et la défiance croissante du Peuple à l’égard des recommandations de nos exécutifs.
On pourrait se poser la question de savoir si le moment n’est pas venu de priver le peuple de son droit de se prononcer sur des objets législatifs complexes, lesquels devraient peut-être être décidés seuls par des spécialistes, un peu à l’image de la gouvernance actuelle de l’Italie et de la Grèce par des technocrates.
Cette suggestion me semble toutefois dangereuse et peu ambitieuse. Dangereuse dès lors qu’elle opacifie le pouvoir et peu ambitieuse parce qu’elle favorise le maintien de la population dans la méconnaissance des enjeux qui la concernent, plutôt que de l'élever à un seul de compréhension suffisant.
L’adaptation de notre politique aux nouveaux enjeux de notre réalité passera à mon sens par deux biais. D’une part, il convient de former davantage le citoyen à l’exercice de ses droits populaires, d’accroître sa compréhension des problématiques institutionnelles qui l’enserrent. Il est bien entendu nécessaire que le citoyen fasse également l’effort de s’y intéresser, mais cet effort doit être encouragé par l’enseignement de certaines bases, aujourd’hui largement délaissées.
D’autre part, il est urgent que nos exécutifs communiquent davantage, de concert, sur leurs opinions et la manière dont elles se sont formées. Nous devons savoir sur quelle(s) expertise(s) se fondent les recommandations qu’ils nous adressent. Cette information doit se faire non seulement au moment des votations, dans les fameuses brochures que, malheureusement, trop peu de gens lisent, mais également au quotidien, dans les médias, sur le terrain.
Nos exécutifs devraient avoir davantage les moyens (et l’envie ?) de communiquer avec nous, de nous livrer les obstacles auxquels ils font face dans le processus d’élaboration des propositions qui nous sont soumises. Ils doivent nous prouver, jour après jour, qu’ils sont capables de tirer ensemble le meilleur parti de leurs compétences individuelles spécifiques au moyen d’un « soft skill » malheureusement peu valorisé : la capacité d’admettre qu’individuellement, ils ne peuvent pas avoir raison sur tout et qu'il vaut mieux s'en expliquer que de le nier pour ensuite espérer que le citoyen comprendra.
En échange de cette modeste information, le peuple leur donnera peut-être les moyens de mieux gouverner.
Alors chers leaders, montrez-vous (littéralement) plus réalistes quant à vos limites individuelles et partisannes, mais également plus ambitieux dans votre volonté de les dépasser ensemble.
Je sais : c’est compliqué d’admettre que dans un monde complexe, seul, on n’est rien, même en dépit de nos immenses compétences spécifiques.
Bises à tous !
Inspirations :
http://letemps.ch/Page/Uuid/ba6a1a08-4ab3-11e1-a37f-11c07... – « Un corset pour les assurances sociales »
http://letemps.ch/Page/Uuid/f61bd894-4ab2-11e1-a37f-11c07... – « Les réformes doivent s’accélérer »
http://letemps.ch/Page/Uuid/ef1dbe22-4ab2-11e1-a37f-11c07... – « Profiter de la finance comportementale dans les produits à levier »
http://letemps.ch/Page/Uuid/ee68a776-4ab2-11e1-a37f-11c07... - « Infographie Test de connaissance sur les produits structurés »
10:53 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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27.01.2012
Vinyle, pureté et perfection
Deux "p" pour un titre bien ronflant ! Je vous en prie, ça me fait plaisir ! Non, sérieusement, je m'inquiète de l'amalgame aussi dangereux que croissant entre ces deux "p" pourtant bien différents.
Recherche constante de pureté technique
Tout a commencé dans ma voiture en écoutant un animateur de Couleur 3 déplorer la quasi-disparition du disque vinyle au profit du CD. Il s'emouvait au souvenir du crépitement chaleureux de l'aiguille parcourant les sillons, assimilant la disparition de cette impureté sonore à un apauvrissement de l'expérience auditive.
La recherche de la pureté est en effet devenue une véritable obsession dans tous les secteurs des nouvelles technologies. Pureté de l'image, du son, du signal, mais aussi du design ou de "l'expérience utilisateur" sont devenus des arguments de vente imparables. Du reste, cette recherche est probablement l'héritage d'une industrie bien plus ancienne: la joaillerie. Une pierre ou un métal précieux ne sont jamais aussi chers que lorsqu'ils sont purs. La comparaison entre joaillerie et technologie est d'autant plus pertinente qu'on parle souvent de "bijou" pour qualifier un nouveau gadget (de préférence griffé d'une pomme croquée).
La grande confusion
Tant et si bien que, par un mimétisme que je ne m'explique pas, la recherche de la pureté s'est insinuée dans tous les domaines de la vie, jusqu'à se confondre avec cette bonne vieille quête (toujours illusoire) de la perfection, soit etymologiquement de la qualité de ce qui est fait jusqu'au bout, totalement (per fecta).
Or, je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, je ne parviens pas à trouver un seul objet, une seule action dont on puisse affirmer sans le moindre contre-exemple qu'il est fait jusqu'au bout, totalement. A l'exception peut-être du simple fait de vivre... jusqu'à la mort (et ce d'où qu'elle vienne).
Par un abus de langage tout marketing, on dit néanmoins d'une image, d'un son ou d'un design qu'ils sont parfaits... jusqu'à ce que la technologie permette d'obtenir des images, un son ou un design encore meilleurs, lesquels deviennent à leur tour "parfaits", alors qu'en réalité, ils ne sont que plus purs que les précédents.
Il ne s'agit pas seulement d'une nuance anecdotique entre deux termes proches, mais en réalité d'un gouffre sémantique abusivement comblé à des fins commerciales et justifié par le besoin de fixer un prix - toujours plus élevé - aux biens qui se prévalent de davantage de pureté aux fins de se draper d'une éphémère et commerciale perfection.
Ma perfection est plus pure que la tienne qui doit disparaître !
Tout irait pour le mieux si cet abus de langage demeurait cantonné aux objets inertes, échangeables, sans déteindre sur l'humain.
Tel n'est malheureusement pas le cas, et nous sommes nombreux a fantasmer des lois, des institutions, des modes de vie, des sociétés plus pures, à la lumière d'une certaine idée de perfection, laquelle est abusivement érigée au rang d'objectif (dans tous les sens du terme). Cette quête nous semble justifiée par notre admirable (!) propention à défendre nos valeurs, le cas échéant au détrment de valeurs différentes.
On me dit que c'est le propre de la politique de procéder ainsi, qu'il s'agit d'une force admirable, que cette démarche procède d'une respectable volonté. Je ne suis pas d'accord.
Du danger de défendre la pureté en politique, sous couvert d'une certaine idée de perfection
Sur un plan politique, cela se traduit en effet (trop) souvent ainsi:
La gauche anticapitaliste voit ainsi dans l'égalitarisme cet objectif parfait (ces deux mots assemblés relevant au mieux de l'oxymore). Pour la droite libérale, il s'agit de la liberté ou encore de la responsabilité individuelle. Pour les partis nationalistes, c'est la Patrie qui joue le rôle d'objectif parfait. Pour les écologistes, c'est la Nature. Pour les conservateur, ce sont les valeurs traditionnelles.
Or, la conséquence insidieuse de cette recherche aveugle d'objectifs parfaits, distincts les uns des autres, est la volonté farouche et souvent dogmatique de leurs promoteurs d'épurer la société de tout ce qui ne leur correspond pas. Ainsi, pour la gauche anticapitaliste, il faut débarrasser la société des capitalistes. Pour la droite libérale, il faut supprimer toutes les entraves à la liberté économique. Pour les nationalistes, il faut chasser tout ce qui est étranger à la Patrie. Pour les écologistes, il faut faire fi de ce qui est artificiel. Pour les conservateurs, la nouvauté est source de perpétuelle méfiance.
La recherche de pureté en politique équivaut ainsi souvent à la traque - parfois violente - de l'impureté au motif de tendre vers une conception toute personnelle de la perfection. A l'inverse, lorsque les institutions parviennent à prévenir la violence, cette traque désormais intellectuelle, conduit à la neutralisation mutuelle des idées, au détriment de la recherche de solutions innovantes.
Et voila comment l'assimilation inconsciente de la perfection à la pureté devient, en matière politique, un risque de totalitarisme dans les Etats les moins privilégiés et d'immobilisme dans notre belle et prospère Suisse.
Politiciens et citoyens se prennent trop souvent pour des joaillers (ou pour des publicitaires d'Apple) au mépris de deux caractéristiques fondamentales de la nature humaine: l'imperfection et l'impureté.
Et à vouloir parfaire et épurer l'humain, on court le risque de le tuer. En effet, on l'a vu, la vie n'est per fecta qu'à son terme...
A défaut de prétendre à la perfection, protégons l'imprefection, assimilons l'impureté !
En conclusion de cette pompeuse tirade, j'invoquerai deux exemples bien connus et au demeurant assez bien assortis: les huitres et le champagne. Ce n'est qu'en assimilant une impureté que l'huitre produit la perle. Le champagne ne se met à pétiller qu'au contact des impuretés qui recouvrent les parois interieures du verre dans lequel il est servi.
Ce n'est pas pour autant que la perle ou le champagne seront parfaits. Ils susciteront néanmoins toujours plus de plaisir à l'issue du processus d'assimilation de l'impureté que s'ils en avaient été préservés. Baudelaire résume ce constat en trois mots: les fleurs du mal.
Cette indigeste dissertation me conduit à nous enjoindre - politiciens comme simples citoyens - à privilégier désormais de toutes nos forces la rencontre des idées à leur opposition pour, peut-être, éviter le sacrifice de notre humanité sur l'autel d'une illusoire pure perfection.
Acceptons sans culpabilité ni complaisance notre impureté, notre imperfection (et celles des autres) comme les attributs nécessaires de nos humanités. Faisons de leur rencontre une source d'enrichissement, plutôt que de tenter de les erradiquer aveuglément.
Faisons vite le deuil de la perfection et de la pureté que nous font miroiter des discours marketing bien rôdés: ce deuil vaut mieux que celui de nos humanités. Profitons de notre situation encore privilégiée en Suisse pour mettre nos ressources au service du dialogue constructif plutôt que de la lutte paralysante ! Et pour ceux qui en possèdent encore: sortez vos vieux vinyles et jouissez de leurs crépitements anarchiques avant qu'ils ne disparaissent !
Bises à tous !
11:57 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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